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Arts sensuel et consensuel

by armand wirgin last modified 2009-02-08 16:14
Arts sensuel et consensuel
by armand wirgin — last modified 2009-02-04 07:19

L’artiste, qui crée des images ou des sculptures (mais ceci s’applique aussi aux écrivains et compositeurs), est un travailleur solitaire qui adresse son travail à une seule personne (le plus souvent lui-même). Cette activité est du travail car elle prend du temps et requiert un certain effort.

Afin de distinguer l’artiste de celui à qui s’adresse son œuvre, il convient d’appeler celui-là l’émetteur (E) et celui-ci le récepteur (R). Cette nomenclature évoque l’émission et réception d’un message, mais, à mon avis, une œuvre d’art n’est pas, par essence, un message, ce qui veut dire qu’il n’a pas de sens lors de sa conception et ne requiert pas de déchiffrage lors de sa réception. Je suis conscient du fait que beaucoup d’E et R font des efforts considérables pour ‘expliquer’ l’art, ce qui veut dire, découvrir ce que sous-tend une création donnée. Autrement dit, je pense qu’une œuvre d’art est (par essence) conçue (par E) et perçue (par R) en tant que pure sensation,  ce qui veut dire qu’elle n’a pas de sens. Le non-sens est synonyme de liberté alors que le sens et la compréhension est une affaire de consensus.

L’habituelle activité créatrice de groupes de personnes (créativité sociale) telle que la religion, le gouvernement, la justice, la science, etc., est consensuelle, ce qui signifie qu’elle est soumise à des règles, au sens et à la compréhension, auxquels adhèrent, au moins une majorité (ou même minorité) influente de ces personnes.

Lorsque le consensus remplace la perception individuelle, i.e., regarder à travers les yeux des autres, écouter par les oreilles d’autrui, l’art devient l’art consensuel (AC). L’art est en général consensuel en ce sens qu’il passe à travers les filtres des galeries, critiques, musées, etc., avant d’être pris en considération par un R donné. La plupart des E tiennent  compte a priori des ‘tendances’ et ‘goûts’ lorsqu’ils conçoivent leur travail, et ceci contribue aussi au fait que ce travail doit être qualifié de consensuel.

Bien entendu, la religion, le gouvernement, la justice, la science, etc., peuvent être conçues et perçues d’une manière hétérodoxe, prenant la forme de sectes, d’anarchies, de terrorisme, de mafias, de magie, etc., signifiant une déviation à une échelle plus ou moins grande du consensus. Ainsi, en un sens, ces formes déviées d’activité sociale tendent vers l’art non-consensuel (que j’appelle desormais ‘art sensuel’ (AS)).

Du fait que tout se fait par sensations dans l’AS, il faut attirer l’attention de l’œil, de l’oreille, du toucher. Autrement dit, un trouble (appelons-le ‘signal’) doit être créée qui  distingue ce signal des nombreuses sensations visuelles, audibles et tactiles (appelons-les ‘bruit’) qui nous entourent. Ainsi, une œuvre d’AS doit troubler  l’E et le R, mais pas nécessairement de la même manière (car E et R sont simplement différents, ou des manifestations différentes de la même personne). L’intensité et la nature du trouble sont arbitraires à ceci près qu’elles doivent distinguer le trouble (signal) du bruit. Ceci donne à l’artiste sensuel sa liberté (et aussi sa solitude). Par contre, l’artiste consensuel est prisonnier du consensus (mais appartient à un groupe) et produit (on dit : ‘fait’) du bruit.

Ceci soulève la question de ‘l’utilité’ de l’art. Du fait que nous faisons tous  partie de la société et sommes soumis à un jeu complexe de règles et de contraintes, nous ressentons un besoin primitif de liberté. Les E et R se réclamant de l’AS le ressentent plus que d’autres personnes, ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’ils sont (totalement) asociaux. De plus, les E et R de l’AS ne sont pas mieux que d’autres personnes ; ils éprouvent simplement un plus grand besoin de liberté. Le fait que l’AS ne véhicule aucun message ne fait pas de cette activité quelque chose de mieux qu’une autre activité. L’AS est simplement différent d’autres activités (socialisées ou non), et utile (au sens qu’il procure du plaisir, ou même du déplaisir  pour ceux qui le recherchent) comme peuvent l’être les activités usuelles des êtres humains.