La mécanique sociale
Je considère les hommes non civilisés comme une multitude de ressorts épars et isolés. Sans doute, s'il arrivait à quelques-uns de ces ressorts de se choquer, l'un ou l'autre ou tous les deux se briserait. Pour obvier à cet inconvénient, un individu d'une sagesse profonde et d'un génie sublime rassembla ces ressorts et en composa une machine, et dans cette machine appelée société, tous les ressorts furent rendus agissants, réagissant les uns contre les autres, sans cesse fatigués; et il s'en rompit plus dans un jour sous l'état de législation, qu'il ne s'en rompait en un an sous l'anarchie de nature. Mais quel fracas! quel ravage! quelle énorme destruction de petites ressorts lorsque deux, trois, quatre de ces énormes machines vinrent à se heurter avec violence!
Supplément au voyage de Bougainville (Diderot)